Série « L’histoire des filtres — Les émulsions argentiques de Snapseed »
Dans les années 1980, il se passe quelque chose d’inhabituel dans les laboratoires photo du monde entier. Les photographes commencent à revenir de leurs shootings avec des tirages dont les couleurs sont… différentes. Pas meilleures ou moins bonnes que le Kodak — différentes. Les verts sont plus verts. Les bleus plus froids. Les tons chair moins orangés, plus neutres, parfois légèrement rosés.
Fujifilm est arrivé. Et il ne repart pas.
Le défi japonais
L’histoire de Fujifilm commence en 1934 au Japon, mais c’est dans les années 1970 et 1980 que la marque lance son offensive sérieuse sur le marché mondial des films couleur. L’objectif est clairement affiché : prendre des parts de marché à Kodak, qui règne en maître depuis un demi-siècle.
La stratégie est simple et radicale : ne pas imiter Kodak, mais proposer une alternative esthétique assumée. Là où Kodak choisit la chaleur, Fuji choisit la fraîcheur. Là où Kodak dore les tons chair, Fuji les neutralise. Là où Kodak jaunit légèrement les verts, Fuji les pousse vers l’émeraude.
Ce n’est pas un accident technique — c’est une philosophie de la couleur. Et elle trouve immédiatement son public.
FS1 200 et FS2 800 : deux caractères, une famille
Fujifilm Superia 200 (FS1 200 dans Snapseed) — Le film équilibré de la gamme grand public Fuji. ISO 200, grain fin, couleurs caractéristiques sans excès. C’est l’équivalent fonctionnel du Kodak Gold 200 — même polyvalence, même accessibilité — mais avec une palette radicalement opposée. Les verts sont profonds et saturés, les cieux d’un bleu légèrement verdâtre, les tons chair plus neutres et moins flatteurs. Une émulsion honnête, qui ne cherche pas à embellir — elle cherche à être juste selon sa propre définition du mot.
Fujifilm Superia 800 (FS2 800 dans Snapseed) — Une sensibilité plus élevée, un grain plus visible, une palette légèrement différente. Le 800 est le film des situations difficiles : intérieur sombre, événement sportif, concert, nuit urbaine. Son grain est plus généreux, ses ombres plus bleutées, son contraste légèrement renforcé. Il a une qualité documentaire, presque journalistique, que le 200 n’a pas.
Deux films, deux usages — mais la même signature chromatique Fuji court sous les deux.
La guerre des couleurs
La rivalité Kodak / Fuji est l’une des plus fascinantes de l’histoire de la photographie commerciale. Elle n’est pas seulement industrielle — elle est esthétique.
Les photographes de mariage des années 1990 en ont fait un clivage presque confessionnel. Les pros Kodak juraient que les tons chair Fuji donnaient à leurs mariées un teint de zombies. Les pros Fuji répondaient que les tons chair Kodak transformaient tout le monde en citrouilles bronzées.
La réalité est plus nuancée : Kodak flatte les teintes caucasiennes chaudes, Fuji convient mieux aux teintes plus neutres ou méditerranéennes. Les deux ont raison sur leur terrain.
Ce qui ne fait pas débat, en revanche, c’est la supériorité du rendu des végétaux chez Fuji. Les feuilles, les pelouses, les forêts — sur un film Fuji, ils ont une profondeur et une richesse que Kodak n’égale pas. Ce n’est pas un détail : c’est une des raisons pour lesquelles National Geographic finit par adopter le Fuji Velvia pour ses reportages nature dans les années 1990, après des décennies de fidélité au Kodachrome.
Ce que Snapseed a retenu des Fuji FS
Les simulations FS1 et FS2 de Snapseed sont parmi les plus immédiatement reconnaissables de l’application pour qui connaît l’esthétique Fuji :
- Verts profonds et saturés — c’est la signature absolue. Un arbre, une pelouse, une haie photographiée avec ces simulations prend une densité que les autres émulsions ne donnent pas.
- Bleus légèrement verdâtres dans les cieux — pas le bleu pur du Kodachrome, pas le bleu-violet du E200 : un bleu aquatique, légèrement froid.
- Tons chair neutres à légèrement rosés — plus fidèles à la réalité physiologique, moins flatteurs que Kodak mais plus naturels sur les peaux méditerranéennes.
- Ombres bleutées — caractéristique commune à toute la famille Fuji, encore plus marquée sur le FS2 800.
- Grain visible sur le FS2 — organique, légèrement irrégulier, qui renforce le côté documentaire de l’émulsion.
- Contraste légèrement supérieur au Kodak Gold — les images sont plus découpées, moins enveloppantes.
Une question de sensibilité au monde
Ce qui distingue fondamentalement le Fuji du Kodak, ce n’est pas la qualité — c’est le rapport à la vérité. Le Kodak embellit. Le Fuji observe. L’un est un ami bienveillant qui vous dit que vous avez bonne mine. L’autre est un médecin honnête qui vous donne les résultats tels qu’ils sont.
Les deux sont utiles. Selon ce qu’on photographie — et ce qu’on veut dire.
Pour aller plus loin avec Snapseed
Les émulsions Fuji sont abordées dans mon ebook sur Snapseed en regard des émulsions Kodak, dans un chapitre consacré à la couleur comme choix éditorial. Choisir entre FS1 et Kodak Gold 200 sur la même image, c’est choisir entre deux façons de regarder le monde — et cette décision mérite qu’on la prenne consciemment, pas par défaut.